« Ce projet va créer des enfants perdus, des enfants déséquilibrés. »

Pour continuer ma série sur les manifestants pro et anti-mariage pour tous, je ne pouvais pas rater les manifestations du 13 janvier. La « Manif pour tous », une démonstration de force des opposants dans la capitale : 3 cortèges différents, lancés de la Porte Maillot, de Denfert-Rochereau et de la Porte d’Italie au même moment, tous en direction du Champ de Mars. Des centaines de milliers de personnes au total (de 400 à 900 000 selon les estimations). Et un quatrième défilé, préférant rester autonome, celui de Civitas. Le mouvement catholique traditionaliste avait donné rendez-vous à ses proches place Pinel, dans le 13ème arrondissement.

La peur des retombées
C’est là que je commence à aborder les manifestants pour leur expliquer mon projet. Des portraits au lieu des images de cohorte. Des mots personnels au lieu des slogans tout faits. J’essuie énormément de refus. Une bonne moitié des gens se détournent immédiatement à la mention « journaliste ». Parmi ceux qui écoutent mon projet jusqu’au bout, certains me renvoient vers le responsable communication de leur groupe. Beaucoup disent ne pouvoir accepter « à cause des retombées si on publie ma photo. » Et d’autres acceptent enfin, à peu près 1 sur 6 au total. Le GUD est présent, je leur propose un portrait, mais je dois vite envisager une solution de repli.

Au bout de deux heures, onze portraits en poche, je change de défilé. Je rejoins la « Manif pour tous » à Denfert-Rochereau. Au début, j’ai l’impression qu’elle n’est pas encore partie : la place est noire de monde. En réalité, le cortège a démarré depuis longtemps. Je le remonte, en marchant beaucoup plus rapidement que les manifestants. A deux ou trois reprises, j’extraie une personne de la foule pour la photographier seule et l’intégrer au projet. Il fait 5 degrés, la main qui tient mon boitier est toute bleue.

La mère supérieure
Trois policiers regardent passer la foule, je leur demande si la tête du cortège est encore loin « Vous plaisantez ? Ça fait 2 heures que les gens passent devant nous sans interruption. La tête du cortège est depuis longtemps au Champ de Mars.  On est à Montparnasse, je fais le reste du trajet en métro. Le Champ de Mars est une marée humaine, c’est devenu Woodstock. Je finis la série ici avec une bonne sœur, qui hésite longtemps avant de participer : « Je suis fière d’être ici, bien-sûr ! Le seul problème, c’est que je n’ai pas prévenu la mère supérieure que je venais… alors si elle me voit en photo dans la presse… »